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                                                  L’Inconsolable.
par BEHRI ABDELAAZIZ


Qui l’eut cru ? Un fils ou une fille qui oblige son père à supporter d’être sevré du lait, pardon, de l’eau de sa mère ?

En ce qui me concerne, l’Oracle me l’aurait affirmé et confirmé que je nel’aurais pas cru. Soixante ans de vie dans le giron d’une mère nourricière qui a tout donné et continue de le faire, sans aucune contrepartie, et puis la quitter sans crier gare. Impossible !

En effet, soixante ans du même air frais, pur et revigorant pour tout le monde, aussi bien pour les autochtones que pour ceux qui l’ont fuie à jamais et ceux qui la fuient pendant l’hiver pour revenir comme estivant. Aucun ressentiment à l’égard de quiconque. Dès que vous mettez vos pieds sur son sol, vous êtes adopté par elle et par ses enfants. Et si vous vous y faites, il ne vous prend plus l’envie de la quitter.
Soixante ans de vie commune avec des gens du même âge. Enfance vécue intensément à jouer aux différents jeux saisonniers sans se soucier des conséquences que cela pouvait avoir sur notre santé ou nos études. Le jeu est là et il faut le vivre pleinement. Le fameux « Kiné », «Jantates »(jantes), « les Boutons », « les Osselets », « les Krarss »(ou véhicules de fil de fer), « Cache-cache » ; « Délivré »( jeu nocturne) ,« Football », «les Etages »( l’aqueduc de Almou Natarfou), « les Excursions » à Lalla Mimouna, puis à Flilou puis au cirque de Jaafar.
Adolescence marquée par le désir de devenir un autre, plus grand, plus fort ; quelqu’un à qui on veut ressembler, parce qu’on l’a vu en chair et en os ou dans un film, en bien ou en mal, peu importe. Bagarres, tabac, alcool, amourettes juvéniles. Ecole buissonnière et maraude
( le souvenir des belles pommes d’Etoublo me donnent l’eau à la bouche !). Malheureusement, j’ai mal tourné comme beaucoup de jeunes. Echec scolaire. Maturité tardive. Des hauts et des bas mais plus de bas que de hauts. Activité et chômage alternaient. Mais plaisir croissant de lecture. Réintégration du droit chemin. Obtention du baccalauréat. Désormais, carrière stable devant le tableau. Mariage et procréation. Vie rangée. Une vie devenue calme et paisible dans cette ville qui m’habite. Adaptation innée aux humeurs d’un climat rigoureux en hiver, mais qui restaure et raffermit l’âme en été.
Mais un beau matin, l’un de vos enfants vous dit qu’il a trouvé du travail, loin de chez vous, en l’occurrence à Casablanca, et vous demande instamment de le rejoindre pour vivre avec lui.
Je ne sais pas si vous avez déjà vécu cela et comment vous l’avez vécu, mais pour moi, c’est invivable. C’est un vrai dilemme. Quitter sa mère et ses frères de terre pour protéger les enfants de sa chair et accomplir sa mission, ou bien rester chez soi, à l’aise parmi ses amis et sa famille et faillir à ses devoirs paternels, telle est la question.
D’autant que nous autres semi-ruraux avons beaucoup d’appréhension des grandes villes. Comment vais-je pouvoir vivre seul dans une grande foule, moi qui ai l’habitude de m’arrêter à tout bout de champ? Là-bas, il paraît que les voisins ne se saluent même pas, que les pickpockets pullulent partout, que les gens ne sont pas fiables, que la pollution empoisonne l’air… Autant de craintes qui m’empêchent parfois de dormir. L’idée d’être loin de mes amis, d’être obligé de changer mes habitudes, de mettre une muselière, moi qui n’arrête pas de parler, me harcèle, me lancine, me torture. Mais cette émigration forcée a fini par avoir raison de ma résistance car, j’en suis persuadé, un père n’a pas le droit d’être individualiste.
Il faut avouer que c’est difficile d’autant plus que je fais le chemin à l’inverse. D’ordinaire, les fonctionnaires rentrent au bercail pour finir leurs jours parmi les leurs, dans le calme et la paix, et moi, j’ai vécu soixante ans parmi les miens et voilà que je suis obligé de tout quitter, comme si un sexagénaire était capable de se faire à une nouvelle vie !
Midelt, c’est chez moi. Je n’ai pas besoin d’argent pour faire des achats. Je peux tout avoir à crédit. Médicaments, vêtements, viande, légumes. Je vais où je veux, quand je veux et avec qui je veux. Aucun sentiment de peur. On y est en sécurité. La solidarité des voisins est rassurante, si rassurante que l’on peut voyager sans crainte. Certes, les portes ne s’ouvrent plus comme avant, mais les relations sont demeurées intactes. Sonnez votre voisin, il vous répondra et se mettra à votre service.
Si je m’en vais de Midelt, cette longue page sera certainement tournée, et peut-être à jamais et j’en suis horrifié. D’autant que le Casablanca des films et des livres est horrible pour les petites gens comme moi. Crimes, bagarres, vols, viols, agressions, rapts et interrogatoires. Je vous avoue que rien que d’y penser, à ce départ inopiné, tout mon corps tremble. J’aurais aimé vieillir en végétant chez moi, mais le devoir m’appelle car nos enfants ont des droits sur nous et il ne faut jamais reculer. Peut-être, dans quelques années, aurais-je la possibilité de retourner au bercail, ce que je souhaite de tout cœur, mais pour le moment il faut foncer.
Dans ma petite tête, l’idée que ma nouvelle vie sera très dure me turlupine. D’abord, je ne sais pas ce que me réserve l’avenir (comme si un vieux pouvait en avoir !). Ensuite, j’ignore si mon corps et mon esprit seront prêts à réagir correctement. Un écrivain français a écrit « Paris et la campagne » pour dire que tout ce qui n’était pas parisien était campagnard et moi, j’ai envie de dire que tout ce qui n’est pas Midelt est enfer.

Cependant, j’ai deux petites consolations. D’abord, là où je vais ,il fait moins froid. Ensuite, j’ai consacré toute ma vie active à Midelt, surtout en tant qu’enseignant. Armé d’une grande expérience acquise dans l’école de la vie, j’ai joué différents rôles en classe ; le professeur, le père, le moralisateur, le redresseur de torts…. C’est donc la conscience tranquille que je pars et je vous ferai part de toutes mes impressions.

Mes articles seront signés
« l’Inconsolable » parce que je le suis et le serai jusqu’à ma mort.

                                                                                                  " L’Inconsolable."

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