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Si Midelt m'etait conté

par BEHRI ABDELAAZIZ.

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Chaque fois que je fixe mes pensées sur Midelt pour comprendre pourquoi elle coule ainsi, mon imagination prend aussitôt le dessus et je n’hésite pas à  mettre ma ville au banc des accusés.

Aurait-elle commis un grand péché dans le royaume des cités, qui lui aurait coûté un exil ? Si oui, ce crime aurait-il un rapport avec la pomme, ce maudit fruit ? Quoi qu’il en soit, elle est ma mère et je lui pardonne car c’est son sang qui coule dans mes veines. C’est grâce à son air pur, à son eau limpide et à sa terre généreuse que je suis ce que je suis, et j’en suis satisfait. Son caractère hétéroclite m’a rendu citoyen du monde.  Elle m’a appris à vivre en symbiose avec tout le monde. Pour moi, il n’existe pas de différence entre les êtres humains car, au-delà d’Abraham, il y a Eve et Adam. Après que j’ai eu écrit « La Force tranquille », il m’a été demandé de polariser mes écrits sur ma ville, comme si cela était facile ! Midelt est inénarrable: sa description est  douloureuse et lancinante parce que les idées et les souvenirs s’arrachent au forceps. Mais je relève le défi, et pour être moins subjectif, je vous  livre en vrac tout ce qui me vient à la tête.

Raconter Midelt, c’est remuer le couteau dans la plaie ouverte des cœurs de ceux qui aiment cette ville, qui la regardent agoniser, impuissants, et qui pleurent.
C’est  souffrir en ne la voyant plus trôner sur le piédestal du « petit Paris », d’où elle s’est écroulée avec la complicité de ses Brutus, et c’est aussi faire souffrir ceux qui ont assisté et qui assistent encore, résignés, à cette déliquescence.

C’est être obligé de dire leurs quatre vérités aux gens qui l’ont abandonnée à son sort pour aller s’investir et investir ailleurs, tout en récriminant contre nous, résidents, de ne pas leur réserver un accueil chaleureux quand ils daignent nous
« honorer » de leur présence en venant y passer un week-end.

C’est jeter l’opprobre sur ceux qui ont trahi la confiance de la population après qu’elle les a eu portés à la magistrature de l’édilité ou conseil municipal. Avant les élections, une  kyrielle de promesses : monts, merveilles, lune, travail. Mais après la victoire, adieu veau, vache, cochon, couvée.

C’est couvrir de honte les ingrats qui ont osé faire faire à leur mère génitrice et nourricière des enfants incestueux sous forme d’associations qui leur permettent de se servir et de servir ceux qui les servent, à l’instar de celle dont le logo n’est  autre que des dents de requin et dont l’aréopage, tous des VIP, nous ont été présentés comme étant des amis du lion. Le présentateur-fabuliste devait développer cette métaphore animalière comme La Fontaine. Les membres du bureau et les adhérents raffolent des hauteurs et leurs oiseaux fétiches sont l’aigle royal à la crinière blanche et, plus tard, l’albatros.

C’est évoquer ses mauvais records, dont le froid qui sévit en hiver, le manque de bois de chauffage, la farine nationale que les gens nomment « la noire »,
le désœuvrement, les différents vices sociaux, les rues non carrossables, etc.

C’est fouiller dans la mémoire collective où les bons souvenirs s’estompent malheureusement.                                                                                        
C’est crier haro sur les arrivistes, les opportunistes et les mauvais calculateurs qui se servent des gens comme de courtes échelles pour atteindre leur but.

C’est saluer la femme qui s’occupe  du foyer et des  enfants, qui bat les rues de la ville pour écouler la marchandise qu’elle va chercher à Nador, bravant les affres d’un voyage où elle risque de  perdre le petit capital qui lui permet d’entretenir ses petits, voire son mari qui, pendant ce temps-là, se  plaint de son sort en croisant les jambes sur les terrasses des cafés.

C’est rendre hommage à la femme qui travaille n’importe quoi et n’importe où pour assurer à sa progéniture un minimum de vie décente dans la dignité pour que leurs enfants ne se considèrent pas inférieurs aux autres.

C’est saluer la fille qui, bien que titulaire d’une licence, le visage cachée sous un foulard, saute dans des camions bondés de  filles et de garçons et va travailler dans la cueillette des pommes dans des fermes, en faisant la sourde oreille aux propos désobligeants des énergumènes. Il faut bien vivre et, honnêtement !

C’est saluer celles et ceux qui souffrent en silence parce que leur dignité et leur amour propre les empêchent de faire la manche.

C’est conter la déchéance humaine dans laquelle pataugent quelques nantis, sexagénaires et plus, qui continuent de chercher les plaisirs du vin et de la chair, auprès de jeunes filles qu’ils appâtent avec des billets de banque, pensant qu’ils pourront assouvir pleinement leurs désirs morbides.

Raconter Midelt, c’est regarder l’enfant transi qui va à l’école, inconscient de ce qu’il fait et de ce qui l’attend. La tête couverte d’un bonnet parfois trop grand, ou carrément nue, offrant ses petites oreilles en pâture au froid glacial qui les gerce, le sac au dos, les menottes enfouies dans les poches, les écoliers avancent en luttant  contre le vent qui semble les empêcher d’avancer. Ils ont souvent de la morve au nez mais ils ne peuvent pas se moucher, faute de torchon ou parce qu’il fait trop froid. Les pauvres doivent préserver la chaleur de leurs petits doigts pour pouvoir écrire en classe.

C’est déplorer cette jeunesse qui déborde de vitalité mais ne sait qu’en faire.
Des teenagers livrés à eux-mêmes, tels des poulains à qui on a lâché bride. Désireux de vivre pleinement leur présent, ils refusent totalement de penser à l’avenir.
« Je vis donc j’existe », pensent-ils. Pour eux, c’est aux adultes à se débrouiller pour surmonter les problèmes où les empêtre leur devoir paternel. On avait beau répéter aux anciens conseils  qu’il devait arracher les jeunes aux serres de la délinquance en promouvant les activités culturelles et sportives, notamment l’athlétisme, mais en vain. Le sport qui se pratique ici est de parade, et ceux qui le gèrent font ce que bon leur semble.  Ainsi, tout le monde est content. Sauf, bien sûr, les Mideltis altruistes.

C’est s’indigner des vices qui gangrènent ses pauvres habitants, lesquels ne font que chercher un exutoire à leurs problèmes existentiels, soit au fond d’une bouteille
de tord-boyaux, d’alcool à brûler  ou dans un joint - l’univers baudelairien par excellence !- soit auprès de l’autre sexe.

C’est évoquer  Boutbatat, Ichoua Raras Ifili, les Ben Abbou. C’était des fous du village. Le premier adorait beaucoup les beignets. Il ne quittait jamais la rue de Harchane, le vendeur de brochettes, ni sa djellaba de laine, d’où, hiver comme été, émergeait sa petite tête teigneuse. Il se désintéressait aux provocations des  bambins qui, de guerre lasse, finissaient par abandonner. Le deuxième passait son temps à arpenter la ville en grandes enjambées. Les enfants le suivaient en courant et s’essoufflaient en le suivant. Le troisième était très dangereux. Il terrorisait tout le monde. Quand il lui arrivait de quitter la grotte d’Izouggaghne où il vivait avec son frère, non moins fou mais plus calme et dont le visage était toujours noirci par la fumée dégagée par les pneus qu’il brûlait pour se réchauffer, pour aller au centre ville, le premier qui le voyait lançait le message et les commerçants de fermer boutique, aussitôt. C’était un mastodonte, et le provoquer, c’était, sans doute, signer son propre arrêt de mort. Il ne faut pas oublier, non plus, Akkou Lahbil, un juif débile qui ne se départissait  jamais de sa moue. La main droite toujours enfouie dans le capuchon de sa djellaba, il donnait l’impression de tenir un caillou.

C’est se rappeler le 1° mai. C’était un vrai jour de fête, aussi bien pour les ouvriers que pour la population qui sortait dans la rue pour assister, le matin, au grand défilé, et l’après-midi au spectacle. On se levait tôt le matin et on se bousculait pour prendre place aux premières loges et dès que le défilé s’engageait dans la rue principale pour aller narguer les autorités auxquelles les syndicalistes en faisaient voir de toutes les couleurs, on l’accompagnait en faisant chorus parfois. C’était une bonne initiation aux manifestations syndicales.

C’est se rappeler l’école coranique Al Hassania, l’école française et l’école juive ; la mosquée, l’église et le couvent des sœurs franciscaines, la synagogue. Une société cosmopolite dont les composantes vivaient ensemble, sans ostracisme. Il est vrai que, nous autres enfants musulmans, nous prenions du plaisir à taquiner les juifs à Boudjaj, où nous leur volions un peu de leurs victuailles qu’ils conservaient pour le sabbat, et au Mellah, en les dérangeant, dans leurs maisons, à coups de sonnette. Mais on n’allait jamais jusqu’à leur nuire physiquement.

C’est se rappeler Mr Foulon et Mr laâraïchi, respectivement directeur et surveillant du général du collège El Ayachi, où il y avait aussi le primaire. A eux deux, ils avaient fait un travail de titans, surtout le second. Il avait une voix de stentor que tout le monde entendait à l’intérieur de l’enceinte de l’établissement quand il criait.
Il détestait l’école buissonnière et partait toujours à la traque de ses adeptes qu’il  allait les chercher à la maison. Il était certes très sévère, mais, en contre partie, il nous protégeait contre les mauvais enseignants. Je me souviens d’un instituteur, Si Ahmed Chouri qui terrorisait les élèves en leur faisant subir différents supplices. Un jour, les deux hommes ont eu une altercation au sujet d’un enfant et en sont venus aux mains. L’instituteur a reçu une correction, telle que l’année suivante, il a dû quitter Midelt. Ce surveillant avait une bonne mémoire et je l’ai appris  à mes dépens. C’était la fin de l’année scolaire. Nous étions en train de jouer, avec deux amis, à qui grimperait le premier sur un amandier qui se trouvait près de l’internat, lorsque Jean-Paul, le fils du directeur, est venu nous  chasser. Personne ne pouvant nous voir, nous nous sommes attaqués à lui et il s’est mis à crier en appelant à l’aide. La puissante voix a alors retenti depuis le perron du bureau dont nous séparaient deux cours. Il nous  insultait. Trois mois plus tard, c’est-à-dire le premier octobre, après le rituel du salut du drapeau qu’on hissait au rythme du chant « Ala Kadam, hayou lalam », le surveillant m’a appelé par mon nom et m’a dit : « Tu te souviens de l’amandier. Va chercher tes copains. » Aussi, le premier jour de l’année scolaire, avons-nous reçu des coups de règle sur les bouts des doigts.

C’est avoir aussi une pensée pour « Le Chinois », surnom donné à un professeur de français d’origine asiatique. A cette époque-là, pour loger les coopérants, on avait construit des logements en préfabriqué, mais il n’y avait pas d’égout. Et ce qui m’a le plus frappé  et me frappe encore, c’est l’esprit d’initiative qui existe chez les Occidentaux. Au lieu de râler, ils s’évertuent d’abord à trouver une solution. Et celle-là a été de creuser une fosse septique qui, près d’un demi-siècle plus tard, fonctionne encore. Tous les élèves y avaient participé. Lorsqu’une classe n’avait pas cours, on la menait au trou. Pelles et pioches attendaient les élèves qui travaillaient sous la houlette d’un enseignant. L’ouvrage a été réalisé dans l’allégresse totale. Et, entre nous, il n’existe pas de meilleure pédagogie que de prêcher par l’exemple.

C’est aussi penser à Tante Mina, le chef cuisinier, qui, chaque après-midi, au moment de la vaisselle, les ameutait les enfants qui jouaient à Almou. Dès qu’on l’entendait, on courait à l’internat où, devant la porte de la cuisine, nous attendait une grande marmite pleine de pommes de terre. On ne mettait jamais beaucoup de temps à la vider, tellement on avait  faim. L’internat, c’était aussi le tact avec lequel Mr Foulon le dirigeait. Ce  responsable n’avait jamais hésité à ouvrir le dialogue avec les internes. Au lieu de les opprimer, il commençait par les écouter puis finissait toujours par les convaincre. Par exemple, lorsque les pensionnaires se sont mis à crier à cause de la soupe. Le directeur en a été averti. Au réfectoire, il a demandé des explications. Savez-vous ce qu’il a fait après ? Il a pris le bol d’un élève, mangé toute la soupe qui s’y trouvait et dit : «  Ce n’est pas bon, mais c’est
mangeable ! » Et tous les internes de l’imiter. Existe-t-il meilleur argument ? Je ne pense pas.

C’est se souvenir de colons curieux, tel le couple des Marquis. C’était des meuniers qui se distinguaient par leur obésité. Le samedi, on allait au cinéma pour les voir ; de vraies montagnes de chair. Ils n’arrivaient jamais à pieds car le trajet était pentu et ils n’auraient pas pu grimper la côte de Hmidou. On leur avait confectionné deux sièges sur mesure. Ils avaient, je pense un garçon et une fille, et l’on se demandait comment ils avaient fait pour les faire. C’était aussi, le couple des Segreta. Le mari était comme le coucou de l’horloge. Très ponctuel, il sortait chaque jour à midi. La canne à la main et la pipe au bec, il claudiquait un peu. Le pas  lent, il allait faire, au centre de la ville, ses courses habituelles : le journal et une « bouranjia ou Koumira »( un pain de boulangerie), c’était ce qu’il rapportait avec lui et on ne le revoyait plus, jusqu’au lendemain. Sa femme, par contre, était souvent dehors mais ne quittait jamais la maison. Elle tenait une basse-cour où elle s’affairait à longueur de journée, elle était tellement sale qu’elle avait fini par ressembler à ses truies. Il faut de tout pour faire un monde ! 

C’est se rappeler l’hôpital Paul Chaubet. Il était accueillant, à tel point qu’à peine les malades y mettaient-ils les pieds qu’ils commençaient à se rétablir. Il y avait, partout, des arbres qui protégeaien les  têtes fragiles contre les ardeurs du soleil. Attenant aux chambres des malades, un verger invitait ces derniers à sortir pour prendre un peu d’air frais et oublier ainsi leur maladie. Il était bien tenu et entretenu par Dallal, un grand jardinier et fameux rosiériste de surcroît. Le personnel était conscient du rôle éminemment humain qu’il remplissait. Même les plus coléreux, comme Bananas, possédaient un capital de compétence et de savoir-faire qui  rendait leur comportement  compréhensible. On ne peut pas parler de cet hôpital sans évoquer Moha ou Hnini ou le docteur Ravet, une sœur franciscaine qui terrorisait les tire-au-flanc et les coureurs de jupons. Elle interdisait au personnel de toucher aux abricots qu’elle vendait en gros, et l’argent qu’elle en tirait servait à l’achat des détergents. Jamais l’hôpital n’avait senti aussi bon que de son temps. 

C’est avoir l’eau à la bouche en pensant aux délicieuses pommes de Toblot. A lui seul, ce fermier a réussi à faire parler de nos pommes à l’étranger. Quand le ciel était menaçant pour ses pommiers, il lançait des fusées anti-grêles et les nuages se dispersaient aussitôt. Mais c’était un colon. Après son départ, cette ferme a été confiée au Ministère de l’Agriculture et ce fut la décadence. La négligence, le vol et le laisser-aller ont fini par détruire ce joyau. Actuellement, tous les arbres ont été abattus par le nouvel acquéreur qui veut la transformer en zone de villas. Même les arbres sylvestres vont y passer. Si ce n’est pas malheureux

C’est évoquer les excursions à Flilou, Tatiouine et Jaâfar. Qui, parmi les élèves, n’a pas visité ces merveilleux sites ? D’abord la centrale électrique qui avait introduit la ville dans le monde du progrès ; elle était éclairée, alors que dans la région, excepté Meknès, les gens sombraient dans l’obscurité dès que le soleil se couchait, et sans dame bougie et autres lampes à pétrole, ils se seraient endormis comme lui. Ensuite Tatiouine, un barrage qui faisait fonctionner les turbines de la centrale. On y allait et on y va encore, quand il commence à faire chaud pour s’y rafraîchir. Mais nul ne peut  rester longtemps dans l’eau car elle est froide. En effet, dès que le corps touche l’eau, les dents se mettent à claquer de froid et l’on s’empresse de quitter le bassin. Du reste, elle réfrigère les boissons aussi bien qu’un frigidaire. Puis, les amateurs des grandes randonnées pédestres pouvaient jouir de la beauté du cirque de Jaâfar, avec ses hautes parois abruptes qui vous donnent le vertige et un sentiment de puissance lorsqu’elles vous renvoient vos cris. Et en rentrant, on passe inévitablement par la vallée des vieux noyers de Barram.

Raconter Midelt, c’est évoquer les fameuses guerres des boutons. Ces enfants de quartiers qui, s’inspirant des films, se livraient de  véritables batailles rangées. Celles-ci commençaient toujours par des injures qui n’épargnaient personne, parents, ancêtres et religion. Ensuite, on passait aux pierres qu’on se lançait en se rapprochant et elles finissaient par la débandade, et gare aux vaincus qui se laissaient rattraper. Al Haddada, Souk Jamaâ, Souk Al Had, Ikhramjioune, Combatta, Atmane Ou Moussa… Et puis, les merveilleux jeux nocturnes. Cache-cache et « délivré » qui nous faisaient parcourir des kilomètres chaque nuit. Après, on se réunissait sur le perron d’une maison inhabitée et on se racontait des histoires. Ah ! La belle époque !
C’est évoquer les jeux périodiques auxquels on se livrait à longueur d’année : les billes, les osselets, les boutons, les jantes, les petites voitures, la marelle, « Kiné ». A l’occasion de Achoura , tous les enfants, quel que soit leur statut social, allaient quémander devant les portes des maisons, un peu de sucre, du pemmican, viande ou tripes, une pièce d’argent, et à la fin, on partageait équitablement toute la collecte. On commençait par les bonnes prières et les meilleurs vœux, mais si nous n’obtenons rien, on entamait le chapelet des injures. Et le jour de Achoura, où l’eau est fêtée avec prodigalité, on mouillait les passants, au risque de détruire leurs papiers. En effet, dès qu’une personne se montrait, les seaux d’eau fusaient de partout. Rares étaient les gens qu’on respectait. Et dans le même chapitre, on ne peut pas omettre le moussem de Lalla Khdija et Sidi Atmane, ni les fameux Issaoua qui, au rythme de la musique, entraient en transe et se donnaient de coups de couteau ou de hachette sur le cuir chevelu qui saignait abondamment.

C’est se rappeler la sortie des classes, la ruée des enfants vers les maisons en se donnant rendez-vous juste après. Quand on voulait jouer à quelque jeu, on commençait toujours par en fixer les règles, qui n’étaient jamais définitives. On distribuait les rôles. Ensuite on allait chez soi. Là, on se débarrassait du cartable, on prenait un morceau de pain et on déguerpissait aussitôt pour échapper à des emplettes éventuelles. Si la famille était absente, on frappait à la première porte et on jetait le cartable. C’était un bon voisinage. Tous les hommes étaient des « ammi » et les femmes des « khalti ». On ne pouvait refuser de leur venir en aide en fendant du bois, en allant au four ou au moulin, etc.

C’est dénoncer l’apathie des édiles. A la fin de chaque mandat, l’équipe qui se présente aux élections casse des tonnes de sucre sur le dos de ceux qui siègent ou des anciens qui, même écartés depuis belle lurette, continuent de servir de cheval de Troie. L’électorat, chez nous, se nourrit des belles paroles. Les gens savent qu’on leur ment, mais les arguments sonnants et trébuchants les empêchent d’entendre raison. Ils se laissent convaincre sur le coup, quitte à regretter une heure plus tard. Et il faut reconnaître que, chez nous, on connaît bien la psychologie des électeurs nécessiteux, ceux-ci préfèrent le billet bleu au miroir aux alouettes. Ils adoptent cette
politique même si elle nous enlise chaque jour davantage, aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain, comme disait l’autre. Mais ce mauvais lot n’est pas fatal, et il faut le combattre.

Raconter Midelt, c’est évoquer, suite à la fermeture des mines de Mibladen-Aouli et zaïda, l’affluence de centaines de familles ruinées à Midelt dont ils avaient développé l’économie. En effet, il y avait deux souks hebdomadaires,  Jamaâ et  Al Had. Ces jours-là, les habitants attendaient le départ des visiteurs argentés pour entrer au souk ; ceux-ci ne marchandaient jamais, ils payaient sans compter. Dans leur coron, il semble qu’ils veillaient à ce que les voisins voient de la viande dans leur poubelle. Leur arrivée avait arrangé les opportunistes car ils s’étaient mis à vendre leur mobilier au rabais. Lors des débuts de la guerre du Sahara, plusieurs soldats ont été tués et leurs familles se sont installées à Midelt, ce qui a rendu la population plus hétéroclite et amplifié ses problèmes.

Cependant Dame Midelt continue de vivre et de faire vivre ses enfants. Elle se tapit encore au pied d’AlAyachi, son maître et seigneur. C’est à lui qu’elle doit tout son charme car leurs noces commencent bien avant l’hiver et vont au-delà. Chaque année, la couvrant de son manteau blanc, il la nourrit de son eau bienfaitrice et féconde sa terre généreuse. Aujourd’hui, malheureusement, le seigneur semble fatigué de sa protégée dont le destin tragique est fixé : la déliquescence. Délaissée en amont et trahie en aval, cette bonne mère s’est laissée éviscérer pour rien. Mais que n’ai-je un mégaphone géant pour crier au monde entier que Midelt a mal dans certains de ses enfants, ces grands traîtres.

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