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Majid Blal

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Père ! Commémoration des amours maladroites

Par Majid Blal
lundi 9 janvier 2017

Le 20 janvier 1994, nous quittait Faska Blal, mon défunt père. 

Tu étais le père de famille, je suis né l’aîné de ta descendance. Déjà au départ les germes de la friction structurelle s’étaient immiscés entre nous. Avant même que nous puissions avoir l'occasion de nous apprivoiser, nous étions embrigadés dans deux camps opposés. Avant de mieux nous connaître, ni de tenter de nous adopter mutuellement, tu incarnais le père dieu et moi le glaive défenseur de la mère-bouclier du foyer.  

Tu avais ta femme, j’avais ma mère et la communication était biaisée, à priori, entre nous. Elle était devenue un enjeu, une question de rapport de force de ton côté et de résistance du mien. Puis parler était devenu un terrain menaçant où la communication risquait des glissements de terrains au détour de chaque mot. Des éboulements que nous évitions par le silence. Dans le silence. Nous n’avions jamais appris à dire à l’autre ni à se raconter…

Comme dans ces histoires de chicanes siciliennes héritées et transmises, nous étions dans des camps opposés, sans jamais avoir su l'origine ni les tenants de la discorde. Nous nous rencontrions quand nos trajectoires s’effleuraient en se disant le minimum nécessaire pour demeurer dans l'espace de la filiation et du lien transmis. Des banalités comme le font les personnes qui se croisent et qui soulignent la température de la journée pour confirmer le cessez- le-feu et l'absence d'hostilité du moment.   

Tu aurais pu rester encore un petit moment supplémentaire, avant de nous quitter. Nous aurions pu nous parler un peu plus au lieu de se frôler comme des étrangers dans une gare d’entêtement et de non-dits.  C’est au moment où je commençais à apprendre à parler et à sortir de mon mutisme qui ressemblait à s’y méprendre au tien, que tu es parti. Tu as quitté, sans que nous ne nous soyons rien dit de nous, l’un à l’autre. Sans se faire des adieux dignes de ce nom, sans se dire à voix haute que nous nous aimions malgré les fausses impressions que nous affichions par excès d’orgueil. Tu es parti, soudain, et loin de moi, pendant que j’apprenais à être étranger ailleurs. Pendant que je cultivais les mots du cœur et la substance des valeurs que tu m’avais inculquées. 

Je t’appelais « B’â » chuchoté, quand je suis confronté à ta puissante présence. Tu m’appelais  «  Les salopards » «  Slaguet », «  Les voyous », Ce dernier titre que j'aimais et dont je m'ennuie de ne plus te l'entendre dire.  Le voyou sonnait si bien à mes oreilles comme un compliment, une marque d’affection bourrue,  virile comme dans tes souvenirs pendant la résistance à l'occupant français.  Pour la balance de la correspondance, c’était ta femme, c’était ma mère qui faisait le Poney express, le facteur, les bons offices, L’ONU. C’était « M’â » qui me rapportait tes directives et c’était elle qui t’acheminait mes doléances. Rien de méchant, juste que nous ne savions pas nous parler, presque jamais. Elle faisait le lien, la modératrice entre deux hypersensibles qui ne savaient gérer leurs émotions et tout ce qui se rapportait aux sentiments. 

Je me souviens quand, sachant que je fumais, tu apportais des cartouches de « Troupe ». Ces cigarettes réservées aux soldats de l’armée que tu achetais à certains sous-officiers de tes connaissances. Tu les  transmettais en douce à notre médiatrice-maman-épouse pour ne pas participer directement à la débauche de ton aîné. 

C’est avec le temps et l’éloignement que j’ai pu prendre le pouls de nos rapports et réaliser que ton absence a laissé un vide énorme jamais comblé dans ma vie. Tu me manques et je t’entends souvent quand je ris. Nous avons les décibels qui nous caractérisent. Ce rire franc, généreux, lénifiant, réconfortant comme les plats de la cuisine campagnarde. Tu étais bien apprécié dans ton milieu de vie par ta droiture, ton militantisme et par ta gentillesse.  Gentillesse que j’honnissais, car elle t’avait valu beaucoup de soucis avec tes amis et tes proches qui en profitaient comme d’un bonasse, d'un invertébré mollasse. Soudain et plus tard, loin dans le temps, ma fille rentrait de l’école, un jour, en se plaignant de sa propre gentillesse qui lui causait des déceptions avec des ingratitudes de ses copines d'école. Un temps, elle avait détesté sa gentillesse qu’elle ne sait si innée ou acquise et elle n’a pas hésité à me mettre sur le dos cette bonté que, de mon côté, je te reprochais.  

Je suis dans la mouvance de cette attitude, que j’espère avoir choisie et non héritée.

Je n’étais finalement que moi avec beaucoup de toi dans mon être. Un mélange qui  va déterminer ma future identité plurielle et multiple.  J’avais besoin de démarquer mon prénom pour me décoller de mon nom de famille, et je suis parti.  

Une entité émotionnelle révoltée qui ne savait trouver son chemin dans la structure collectiviste envisagée et qui voulait aspirer à l’universel en transitant ailleurs et  au Québec pour se faire un prénom à sa propre mesure.   

Tu n’étais pas d'accord pour que je parte continuer des études à l’étranger. Tu disais que le Maroc avait besoin de ses jeunes et de la vitalité des jeunes cadres pour prendre la relève des vieux croûtons qui s’étaient approprié la fonction publique sans qualifications ni compétences. Tu disais que ta crainte s’expliquait par les comportements dissonants des émigrés qui perdent leur âme ailleurs pour ne devenir qu’étrangers avec des prénoms arabes. 

Et quand j’ai osé proposer d'emmener le cadet de tes héritiers au Canada pour continuer ses études universitaires, tu as réagi au quart de tour... Passant par notre messagère commune, tu as mis un arrêt à l’échafaudage du projet :  

« Tu  ne vas pas débaucher tes frères et sœurs et nous priver de leur présence comme on s’est privé de la tienne. Nous avons gouté à l'amertume que nous cause ta carence parmi nous. Ceux et celles qui partent ne reviennent pas. Ceux et celles qui partent n’en reviennent pas même quand physiquement ils sont de retour. Ils perdent leur présence, ils n’ont plus d’attaches. Ils se pervertissent. Ils ne se connaissent plus, ils ne se reconnaissent plus et ils sèment tant de souffrance autour d’eux… » 

Puis un jour, pendant cette longue absence et dans l’éloignement de la migration, j’ai reçu la nouvelle de ta mort soudaine, un mois après ta retraite. Un mois après le début d’un repos mérité, tu étais parti vers un repos éternel.  Vingt ans depuis ce vendredi de janvier 1994, je radote toujours ma culpabilité de n’avoir jamais pu te dire que je t’aimais. Que je t’aime.

Pour moi, tu es mort le 20 janvier 1994 et pour toi, je suis mort le 28 septembre 1981 quand j’ai pris un gros avion pour aller ailleurs. 

La dernière fois que je t’ai aperçu, tu sanglotais pour la première fois à ma connaissance. Tu pleurais comme un enfant. Tu t'agrippais à Samira qui avait un an et demi. Je traînais les couches, le biberon. Ses mots et ses phrases te faisaient rire à fond pendant que tu décodais les messages du langage de bébés. Devant le tribunal où tu exerçais, en te saluant pour repartir, tu avais insisté pour que je m’occupe bien de ma fille, de ta petite-fille…

Pendant ce temps, les gens autour de nous s’enquéraient comme à l’accoutumée de la récolte de l’émigré. A-t-il rapporté la richesse du Pérou ? A-t-il dépouillé l’occident de ses diplômes ? Il en est où sur l'échelle Crésus? A-t-il pris de la prestance et de la Hiba ? Je débarquais en père monoparental avec un nourrisson dans les bras et submergé par les préoccupations en couches et en biberons.  Pour certains je n’apportais que des problèmes, pour d’autres je m’étais fourvoyé chez les Roumis. Je me suis alourdis la foulée avec des responsabilités que j’aurais dû larguer et délester dans le giron de la mère de ma fille, en lui concédant la totale garde légale. Toi, par contre, tu n’avais jamais approuvé ces opinions et mieux encore, tu avais affiché un attachement inconditionnel à ta petite fille et une relation émotionnelle privilégiée avec le bébé.

La dernière fois que je t’avais vu, tu avais juste dit :

- Prends soin d’elle! Prends soin de ma fille. C’est cela la responsabilité de la filiation.   

Et c’était devenu mon leitmotiv. J'en ai pris soin autant qu'on me l'a permis...

À Faska mon défunt reflet

en hommage à toi 

tu n’as pas su dire

je n’ai pas su aimer

à présent, nous rattrapons

en vol les mots non dits

nous racontons en gazouillis

empruntés aux oiseaux

qui s’abreuvent

dans le bol sur ta tombe

Les amours maladroites.

Sherbrooke le 21 janvier 2014

 

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