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La grande chose de la démocratie, c’est la solidarité. La solidarité est au delà de la fraternité ; la fraternité n’est qu’une idée humaine, la solidarité est une idée universelle ; universelle, c’est-à-dire divine ; et c’est là, c’est à ce point culminant que le glorieux instinct démocratique est allé. Il a dépassé la fraternité pour arriver à l’adhérence. Adhérence avec quoi ? avec Pan ; avec Tout. Car le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion. Si la solidarité est vraie, elle est nécessairement générale. Toute vérité est une lueur de l’absolu. Victor Hugo

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Kamel Daoud: Je suis marocain

Ecrivain et journaliste algérien
Oui, je suis marocain. Est-ce être traître ? Etre un agent du makhzen ? Un harki de l'horizontalité maghrébine ? Un contrebandier ? Un haineux de soi ?

Non. C'est juste rappeler un lien, une histoire, un dû du temps de la guerre de libération, un sang et une proximité.

Il faut le rappeler pour contrer ce curieux esprit anti-marocain dont font pain à la fois les islamistes, les populistes et les propagandes pour se nourrir et manger nos enfants.

C'est juste rappeler que ce pays n'est pas un pays ennemi mais un pays d'adossement. Rappeler que l'on peut avoir des différends "politiques" mais que cela ne doit jamais aller plus loin que cela.

Lire des articles agressifs et diffamatoires, presque tous les jours que Dieu fait sur le Maroc est devenu une habitude triste et dangereuse. Elle a donné naissance à une génération qui confond un différend politique avec la figure d'un ennemi stratégique.

 

L'excuse est d'ailleurs facile : "ils" le font aussi de l'autre côté, dit-on. C'est-à-dire qu'au Maroc il existe les mêmes courants, les mêmes propagandes fielleuses, etc. Et donc ? Devrons-nous transformer ces querelles en guerre ? Cela justifie-t-il la perpétuation des rancunes ? Non. Je suis aussi marocain.

La frontière est fermée depuis presque trente ans et on vous pose à chaque fois la question quand vous êtes dans ce pays : «qu'en pensez-vous» ? Je pense que c'est une tragédie, un affect, une blessure et un surréalisme.

 

Je réponds aux plus jeunes que nous devons avoir les qualités de nos aînés au Maghreb mais ne pas refaire leurs erreurs, ne pas perpétuer leurs rancunes et méfiances.

L'histoire des frontières fermées est une histoire de blessure. Les Algériens, ceux du régime, disent ne pas pouvoir oublier l'humiliation des visas imposés par Hassan II.

"Ils voulaient voir des files d'Algériens aux portes de leur ambassade". On peut comprendre que le faux pas a été amplifié par la proximité et le destin commun, consanguin. La fraternité a le sentiment disproportionné.

De l'autre côté, la frontière fermée est vécue comme une tragédie, une insulte, une punition. Depuis si longtemps close qu'elle est devenue un mur puis une faille : aujourd'hui au Maroc les jeunes générations ont désespéré de voir ce mur s'écrouler. Il en naquit une génération de Marocains qui ne connaissent rien à l'Algérie et une génération d'Algériens qui ne connaissaient rien au Maroc. Des enfants aptes à la guerre, la rancune, cibles des désinformations et des désespérances.

La frontière s'est même étendue, elle est entrée dans les médias, les têtes, les liens : il n'y a pas de circulation de livres entre les pays du Maghreb, de circulation de journaux, d'acteurs, de leaders, d'idées.

On plie les genoux au pied des mêmes hydres et menaces et pourtant chacun le fait seul, dans le coin reclus de son territoire.

Les frontières ont ceci de tragique qu'elles se creusent, s'enfoncent dans les corps et les esprits, deviennent plus vastes que les pays, les barbelés deviennent des tatouages et les sentinelles des tueurs.

Il faut résoudre cette blessure, comprendre l'affect qui charge cette question, se pardonner les faux pas politiques, les humiliations subies ou les punitions ordonnées. Les aînés doivent comprendre qu'ils vont un jour disparaître et que c'est une tragédie de nous léguer, à nous, des pays qui se tournent le dos à cause de leurs faiblesse et manque de grandeur.

Non, je suis aussi marocain. Et si j'ai écrit ce titre, c'est pour espérer lire les réactions : grimaces, haussements d'épaules, soupçons... et les lire -, les voir venir à la surface, les guérir. Les accepter pour les dépasser.

Entre les stands du Salon du livre de Casablanca, des groupes d'enfants, éparpillés, heureux, curieux, palpant les livres et s'excitant sur les couleurs. Ils sont les nôtres, partout. Penser à leur laisser des pays qui surmontent les différences, pas des îlots avec des drapeaux. Naïf ? Oui, comme l'étaient mes ancêtres dans l'ardeur du sens et du sang.

La différence est devenue une adversité, elle peut se transformer en une guerre. Nous ne devons pas participer à la construction d'un nouvel ennemi. L'ennemi c'est le désastre écologique, la soumission, la faiblesse des souverainetés, l'impuissance et la pauvreté, le délire sur la vérité qui tue et n'éclaire pas, les ruptures et le ricanement.

C'est cela l'ennemi. Pas le Maroc, pas l'Algérie.

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